“J’ai plus envie” de Philippe Carrese : illustration d’une chronique marseillaise criante de vérité

C’était le 14 juin dernier. Un texte partagé sur Facebook, qui s’intitulait J’ai plus envie, et qui décrivait de manière brutale mais tellement juste la réalité du quotidien marseillais. Un texte brut de décoffrage, véritable coup de gueule contre une ville qui peine à se hisser au rang qu’elle se prétend avoir. Ni une, ni deux, je l’avais alors à mon tour diffusé sur la page Facebook de Marseille en live !, et vos commentaires ne s’étaient pas fait attendre, parfois se résumant à un simple mot : “Parfait !!” ou encore “BRAVO”, démontrant combien les propos de cette chronique reflétaient le sentiment de bon nombre d’entre nous. Et une lectrice, de préciser que ce texte avait été écrit par Philippe Carrese, écrivain marseillais de renom.

Pour ceux et celles qui ne l’auraient pas encore lu, voici le célèbre coup de gueule de Philippe Carrese, que l’on pourra également retrouver dans sa version originale sur le site de l’auteur.

J’ai plus envie…

J’ai plus envie de me prendre le quart-monde dans la gueule chaque fois que je mets un pied sur la Canebière.

Je m’apprêtais à écrire une chronique rafraîchissante pour un magazine d’été riant, bien décidé à taire mes énervements habituels. J’avais pris de bonnes résolutions, rangé ma parano dans ma poche et mes colères avec mes tenues d’hiver, au fond d’un placard. Je m’apprêtais même à faire de l’humour. Quelques fois, j’y arrive. Mais voilà… Une randonnée pédestre éprouvante entre les Cinq Avenues et le cours d’Estienne d’Orves a sapé mon moral et éradiqué mes résolutions optimistes.

J’ai plus envie de relativiser. J’ai plus envie de faire de l’humour. Et j’ai plus envie de subir ce cauchemar quotidien…

J’ai plus envie de supporter toute la misère du monde à chaque coin de rue.

J’ai plus envie de slalomer sans cesse entre des culs-de-jatte mendiants, des épaves avinées et des cartons d’emballages de fast-foods abandonnés sur le bitume chaotique du premier arrondissement.

J’ai plus envie de cette odeur de pourriture qui me saute à la gorge, de cette odeur d’urine à tous les angles de travioles, de cette odeur de merdes de chiens écrasées sur tous les trottoirs, de ces relents de transpiration et de crasse sur les banquettes arrière du 41.

J’ai plus envie de perdre des heures en bagnole dans un centre-ville laid, dévasté par manque total de prise de conscience individuelle et d’organisation collective.

J’ai plus envie de voir ma difficile survie professionnelle lézardée par des bureaucrates en R.T.T, assenant au petit peuple que la voiture est un luxe inutile, eux qui n’ont sans doute plus pris un métro depuis des lustres.

J’ai plus envie de me retrouver sur le parvis de la gare Saint Charles à onze heures du soir avec mes jambes et ma mauvaise humeur comme alternative à l’absence totale de transports en commun et à la présence suspecte de rares transports individuels qui frisent l’escroquerie.

J’ai plus envie.

J’ai plus envie de baisser les yeux devant l’indolence arrogante de jeunes connards.

J’ai plus envie de jouer les voitures-balais pour de malheureux touristes étrangers bouleversés, fraîchement dévalisés par des crétins sans loi ni repère.

J’ai plus envie de me retrouver à chercher des mots d’apaisement et à soliloquer des propos hypocrites sur la fraternité et la tolérance lorsque mes enfants se font racketter en bas de ma ruelle.

J’ai plus envie de me laisser railler par ces troupeaux d’abrutis incultes, vociférants et bruyants au milieu des trottoirs qui n’ont qu’une douzaine de mots à leur vocabulaire, dont le mot « respect » qu’ils utilisent comme une rengaine sans en connaître le sens.

J’ai plus envie de contempler mon environnement urbain saccagé par des tags bâclés et des graffitis bourrés de fautes d’orthographe. L’illettrisme est un vrai fléau, il plombe même l’ardeur des vandales.

Et aussi.

J’ai plus envie de voir les dernières bastides mises à bas, les derniers jardins effacés d’un trait négligent sur des plans d’architectes en mal de terrains à lotir.

J’ai plus envie de cette ville qui saccage son passé historique sous les assauts des promoteurs (le comblement de l’îlot Malaval est une honte).

J’ai plus envie de cette ville qui perd sa mémoire au profit du béton.

Et encore.

J’ai plus envie d’écouter poliment les commentaires avisés des journalistes parisiens en mal de clichés, plus envie d’entendre leurs discours lénifiants sur la formidable mixité marseillaise. Elle est où, la mixité ? De la rue Thiers au boulevard des Dames, la décrépitude est monochrome.

J’ai plus envie de traverser le quartier Saint Lazare et de me croire à Kaboul.

J’ai plus envie non plus de me fader encore et toujours les exposés béats de mes concitoyens fortunés, tous persuadés que le milieu de la cité phocéenne se situe entre la rue Jean Mermoz et le boulevard Lord Duveen. Désolé les gars, le centre ville, à Marseille, c’est au milieu du cloaque, pas à Saint Giniez. Tous les naufrages économiques de l’histoire récente de ma ville tournent autour de cette erreur fondamentale d’appréciation de la haute bourgeoisie locale.

J’ai plus envie de ce manque d’imagination institutionnalisé, plus envie de palabrer sans fin avec des parents dont la seule idée d’avenir pour leur progéniture se résume à : « un boulot à la mairie ou au département ».

J’ai plus envie d’entendre les mots « tranquille » « on s’arrange » « hé c’est bon, allez, ha » prononcés paresseusement par des piliers de bistrots.

J’ai plus envie de ce manque de rigueur élevé en principe de vie.

J’ai plus envie de l’incivisme, plus envie de la médiocrité comme religion, plus envie du manque d’ambition comme profession de foi.

J’ai plus envie des discours placebo autour de l’équipe locale de foot en lieu et place d’une vraie réflexion sur la culture populaire. J’ai plus envie non plus de me tordre à payer des impôts démesurés et de subir l’insalubrité à longueur de vie.

J’ai plus envie de m’excuser d’être Marseillais devant chaque nouveau venu croisé, décontenancé par sa découverte de ma ville… Ma ville !

Et pourtant, Marseille…

Pourquoi j’ai plus droit à ma ville ? Merde !

Ce que je ne savais pas à l’époque, c’est que cette chronique, datait en réalité de 2006, et avait été publiée dans le magasine « Mars Mag’ » aujourd’hui disparu. Et pourtant, c’est 5 ans après, en 2011, qu’elle resurgit des archives pour faire le buzz sur Internet.

A tel point que nos élus se sont dépêchés de venir se ranger du côté de l’avis de l’auteur à grand renfort de publications médiatiques. Peut-être espèrent-ils ainsi tromper le Peuple Marseillais et gagner quelques voies supplémentaires en faisant croire qu’ils ne sont pas à l’origine de tout ce qui peut être dénoncé dans la chronique de Philippe Carrese ? Pauvreté, course au marché du ramassage d’ordures, course à la construction immobilière, transports publics, indolence administrative, insécurité, essaieraient-ils de nous faire croire qu’il ne s’agit pas là des conséquences de leur gouvernance ?

Sans parler de ceux qui se sont sentis offensés par ce texte, et qui ont cru bon de prendre à leur tour la plume pour rédiger une contre-plaidoirie, à l’image de Gilles Azzopardi, qui ne trouve à rétorquer que : “Marseille, on te reproche de ne pas être Monaco ; ce qui est presque aussi intelligent que de reprocher à un gabian de ne pas être un Mirage 2000… […] On te reproche, entre autre, d’abriter des Marseillais (si, si je l’ai lu !!!) et non pas des Tourangeaux car paraît-il que sans tes habitants, tu serais une ville formidable !”.

Faut-il être aveugle à ce point pour défendre l’indéfendable ? Faut-il être irrespectueux à ce point de son identité pour refuser que l’on critique la crasse dans les rues et l’incivisme chronique ? Je suis moi-même Marseillais et fier de l’être, et pourtant, comme Philippe, lorsque je dis ailleurs d’où je viens, je ne peux m’empêcher de faire face à quelques railleries ou autres plaisanteries. Marseille est une ville dépréciée, et la seule réaction que nous devrions avoir face à la honte serait simplement la fierté ? Désolé, mais l’autruche est une spécialité australienne, pas marseillaise. Et en tant que Marseillais, je n’envisage pas de me résigner à accepter la médiocrité, et laisser Marseille rester une ville de second plan, dans laquelle on peut voler en toute impunité un parking souterrain entier.

Non, il ne s’agit pas d’en faire Monaco (et pourtant c’est la voie que nous suivons depuis 5 ans à grand renfort de programmes immobiliers et autres développements touristiques), mais d’en faire une ville où il fait bon vivre, une ville aussi agréable que ce qu’elle devrait / pourrait l’être, une ville respectable.

À ceux là qui renient la vérité, Marseille en live ! a voulu prouver en images la véracité des propos de Philippe Carrese. Une réalité qui n’a pas changé en 5 ans, comme le prouvent ces photos des rues de Marseille, à défaut de pouvoir restituer les odeurs d’urine…

lemarroneur